sujet imposé: "la lettre d'amour"



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MEHMET LE TAXI

APRES LE CRAYON... LA PLUME : livres audio,
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Taxi. Depuis tout p’tit, il avait rêvé d’être taxi.

La maman de Mehmet, elle voulait qu’il soit intellectuel. Elle disait intellectuel comme d’autres disaient docteur. C’est vrai toutes ses amies voyaient leur fils docteur, il y aurait donc trop de docteurs… alors que des intellectuels… et puis on en aurait toujours besoin (pour quoi elle n’en savait trop rien). Mais décidemment, y’avait trop de docteurs.

Quoiqu’il en soit, Mehmet, son domaine c’était pas les grandes théories, non son domaine c’était les rues d’Paris! Et ce n’est pas aujourd’hui qu’il allait le regretter…

Elle s’était penchée à la portière. Lui, assis dans son taxi, comme rétréci. D’abord il avait vu un superbe décolleté qui lui souriait, puis des lèvres pulpeuses à souhait (pas besoin d’être sourd et muet pour savoir ce qu’elles disaient), et enfin, cachés par des lunettes noires que le temps de parler d’un geste gracieux elle souleva, des yeux rieurs aux couleurs de l’été. En prenant son élan, pour ne rien oublier, elle débita la phrase qu’elle avait soigneusement préparé : « S’il vous plaît, Monsieur, Place d’Italie». Elle avait un petit accent allemand qu’elle essayait de dissimuler ce qui en renforçait l’effet. Qu’il ferma les yeux à cet instant et Lili Marlène lui serait apparue. Mais il ne se déstabilisa pas. Il lui dit de monter, elle monta.

Je ne sais pas si vous connaissez le trajet de la gare d’Austerlitz à la place d’Italie, le dimanche c’est à deux pas. Mais ce jour-là…

Déjà il mit du temps à démarrer. Brusquement il ne se sentit pas pressé. Le temps, à défaut de s’arrêter s’écoulait plus doucement, sa voiture sans fierté se laissait dépasser, il était dans une autre réalité ; les piétons pouvaient traverser il n’avait même pas envie de s’en énerver. Il se faisait du cinéma dans un Paris enfin apaisé. L’œil rivé dans le rétroviseur, il cherchait à croiser son regard, mais elle, ses lunettes noires pour se protéger, semblait l’ignorer. Pour faire durer, il prétexta s’être trompé, et enquilla le boulevard Magenta. C’est ainsi qu’on les vit dériver vers la Porte Dorée, puis il l’emmena au Pont d’l’Alma, en passant par l’Opéra et l’île de la Cité. Peut-être se laisserait-elle aller devant tant de beauté ? Mais elle n’avait rien manifesté. Il remonta la rue Saint André pour terminer sa course Place d’Italie « Hôtel des Mimosas ». La voiture s’immobilisa.

Ca y est ils étaient arrivés, il devrait la quitter. Deux bonnes minutes que la voiture s’était immobilisée, le silence avait envahit l’habitacle, alors un peu gêné, il dit une banalité et l’invita à ne pas payer, oubliant que s’il faisait le taxi c’était aussi pour gagner sa vie. Elle le remercia, il lui dit « le plaisir est pour moi », elle n’avait pas bien compris mais elle sourit, elle s’éclipsa. Ils ne s’étaient pas présentés (ils s’étaient à peine parlés) alors il l’appellerait Ingrid, c’était moins vulgaire qu’Olga, et d’autres prénoms de là-bas il n’en connaissait pas. Hôtel des Mimosas, avec un nom comme ça il ne l’oublierait pas Olga.

Les jours passèrent et effectivement il ne l’oublia pas.

Du joyau qu’il avait rencontré, il avait eu la mauvaise idée de parler à ses copains de quartier à l’heure de l’apéro, en arrangeant très légèrement la réalité. Ses potes, ils n’y croyaient qu’à moitié à cette belle étrangère qu’il aurait « accroché » (c’était le mot que Mehmet avait employé) mais ça leur plaisait d’imaginer. Il avait juste mentionné qu’il avait terminé sa course éreinté… les copains avaient fait le reste. Ils parlaient des vitres du taxi vite embuées de leur désir enflammé, provoquant une nouvelle intimité dont ils avaient bien profité. Ils meublaient à grand coups de surenchère ce silence sulfureux sur l’entre-deux. Lui, pas mécontent, ne démentait pas.

Le lendemain Dédé le croisa et lui demanda : « Alors Olga, elle est partie au Nebraska ? » Il fit comme si c’était drôle, mais les jours suivants, il avait préféré déserter le café pour éviter ce genre de réflexions qui ne manqueraient pas. Les autres pensèrent que le Mehmet ne les avait pas bluffés, et même qu’il devait être sacrément occupé pour en oublier l’tiercé.

Le soir, il était tout bizarre et il avait du temps.

Bizarre au point d’avoir envie de la retrouver… mais ne voyait pas comment ça pouvait se passer. Il avait bien essayé de tourner avec son taxi autour de l’hôtel des Mimosas, arpentant la place d’Italie à en avoir le tournis, des fois que… Mais non ce n’était pas la bonne stratégie, d’ailleurs il aurait bien été embêté si elle avait appelé son taxi. Ah non ! vraiment trop bête d’être là à rêver sans bouger, quand peut-être elle aussi rêve de lui dans son lit? Il lui fallait une idée, elle n’allait sans doute pas passer sa vie à Paris, si elle n’était déjà partie. Il explora toutes les éventualités. Un bouquet de fleurs c’est sûr elle aimera ça, mais après il faudrait parler et alors là… il osera pas, rien que l’idée le fit flipper. Il y a bien les p’tits cadeaux, dont on dit qu’ils entretiennent l’amitié, mais reste à prouver qu’ils ont une quelconque efficacité pour se faire aimer et puis là aussi, le cadeau déballé, il faudra parler, trouver les mots pour emballer (ça c’est une expression à Dédé, un peu limité le Dédé). De tous côtés qu’il chercha, ça coinçait toujours au moment de parler… Alors lui vint une idée… il allait lui écrire. Eh oui, il suffit d’écrire ce qu’on veut dire et après plus besoin de parler! Enfin une bonne idée qui lui permettait d’espérer. Ecrire, il avait appris y’a pas mal d’années mais n’avait pas oublié ; les mots il se les était répétés des centaines de fois pendant qu’il ne dormait pas, alors ça ne serait pas sorcier. Il se sentit empli d’une nouvelle énergie, il arracha une page du calendrier, d’un revers de manche balaya les miettes restant du dîner et se mit à composer .

Sur le calendrier il y avait une photo, une Olga de supermarché (du cadeau il manquait plus que le paquet), comme la sienne venue d’un pays froid, vêtue de soie, un simple déshabillé (c’est normal c’était en mai, vivement juillet). Peut-être s’il l’avait rencontrée au rayon des surgelés, elle l’aurait fait fantasmé par son côté décalé, mais là elle ne l’inspirait pas. Au dos du calendrier la page était blanche, d’un blanc impressionnant qui lui fit penser que ce serait peut-être aussi difficile que de lui parler. Il pensa à des draps blancs, ces draps qu’il se devait de peupler. Alors il repartit au combat. Il commença, ça allait de soi par « Olga », il repensa au Nebraska, il se dit « non ça ne va pas », il raya « Olga » et écrivit « Ingrid ». « Sans doute ne vous souvenez-vous pas de moi, je suis le chauffeur du taxi qui vous conduisit à l’hôtel des Mimosas» non il pouvait pas continuer comme ça, elle allait pas aimer. Elle allait le prendre pour un demeuré. Il fallait la faire rêver, qu’elle se sente désirée, qu’elle comprenne la vérité (que d’elle il ne voulait pas se passer).

Un moment, il complexa, se disant que s’il avait fait des études pour devenir intellectuel, ça lui aurait plus servi, à ce moment précis, que d’apprendre les rues d’Paris, « ah ! Mehmet si tu avais écouté ta maman » lui disait une voie de l’intérieur. Mais vite il se ressaisit : parler d’amour ça ne s’apprenait pas. En tous cas jamais il ne se découragea. Il recommença plusieurs fois. Petit à petit, la page blanche se remplit et par là-même d’agréables perspectives pour son lit... Il se prenait pour le roi du style, du stylo, de la plume (et du plumeau aurait ajouté Dédé, décidément pas futé le Dédé ). La plume le rendait léger, cette pensée le fit sourire. Il rayonnait. Il écrivait « Ingrid, en moi il y a un grand vide, que revienne le souvenir de ton décolleté et mon coeur est léger. Ingrid taxi taxi t’as qu’six lettres à ton prénom mais ce sont toutes des lettres d’Amour ! Taxi ! Taxi ! Du pont de l’Alma à l’Opéra elles veulent toutes que je m’arrête, mais Ingrid c’est toi qui me transporte. Ingrid que l’Allemagne et la France par nous deux soient enfin réunies, dans ton lit, pour tout l’Or du Rhin, je ne voudrais me priver de ce passage sous tes reins… » Il en écrivit de mai à juillet et même en août! Quand il arriva à la blonde rhabillée (ce devait être en septembre), épuisé il alla se coucher. Inutile de vous raconter les rêves qui emplirent sa nuit.

Le lendemain son taxi l’emmena à l’Hôtel des Mimosas. Elle ne s’appelait pas Olga mais Anna. De toutes façons elle n’était plus là. Dans son enthousiasme il avait écarté cette possibilité…

Il fut réveillé par un bruit répété, toc toc toc on frappait à la portière. Par la vitre un homme visiblement pressé lui dit « je vais à Roissy vous pouvez m’em-mener ? ». Il bailla, dit « oui ». Combien de temps s’était-il endormi ? C’est un peu le problème de faire le taxi la nuit…