Dans la lointaine et paisible cité de KUSAWA vivait le Grand Mikado KUNITSUKO Ier. Le Grand Mikado n’avait que des filles. La plus jeune d’entre elles et la plus belle aussi s’appelait FUJIWARA mais tous les serviteurs qui l’avaient vue grandir l’appelaient avec gourmandise la belle FUJI.
Le Grand Mikado avait également des conseillers. Le plus important d’entre eux s’appelait AKIHIRA. C’était un arriviste dont le principal dessein était de devenir Grand Mikado à la place du Grand Mikado. Et pour cela il avait un plan simple : épouser la belle FUJI et se débarrasser discrètement du beau-père pour lui succéder en toute légitimité. Et pour l’heure tout se déroulait à merveille pour AKIHIRA, car ce soir il épousait la belle FUJI à qui bien sûr on n’avait pas demandé son avis. En clair il recevait en cadeau la cadette du Mikado !
Le soir des noces arriva.
Comme il est de tradition en pays nippon, la population de la ville de KUSAWA devait cette nuit-là cesser toute activité (en ce temps dormir était encore considéré comme une activité !). Ils ne devaient même pas respirer de peur de troubler le silence et d’empêcher le Grand Mikado, l’oreille collée au plancher du palais de s’assurer que le mariage avait été bien consommé. Mais cette nuit-là aucun soupir de plaisir ne vint rassurer le Grand Mikado sur sa descendance.
Le lendemain au palais on ne parlait que de ça!
Le Grand Mikado, fort mécontent, convoqua son conseiller, lui enjoigna de s’expliquer. La belle semble-t-il n’avait pas apprécié… Les nuits suivantes furent éreintantes pour les habitants de KUSAWA car le Grand Mikado imposa chaque soir à nouveau le silence des fois que… Mais rien.
La population était excédée, bientôt trois mois qu’elle ne dormait pas. Par bonheur quelqu’un se souvint d’avoir entendu parler d’un vieux sage, plutôt bien conservé d’ailleurs, un spécialiste en orgasmologie je crois, il avait disait-on la réputation de détenir les clés du plaisir féminin. De toutes façons les habitants n’avaient pas d’autre choix ; ils réunirent donc leurs deniers et le firent chercher, tout ça bien évidemment à l’insu du Grand Mikado.
A peine arrivé le sage fut emmené discrètement au palais. Il demanda au conseiller de le laisser. Celui-ci ne se fit pas prier car se retrouver dans le lit de FUJI était devenu pour lui au fil des nuits une véritable corvée. Le sage resta donc seul dans la chambre de la belle FUJI.
La nuit ne faisait que commencer mais déjà les habitants de KUSAWA un peu stressés buvaient café sur café. Hélas le calme restait désespérément plat. La planète semblait inhabitée. Seuls quelques miaulements de chat ou éternuements de koala vinrent déchirer l’obscurité.
Mais au milieu de la nuit, dans le lointain, venus du palais, des soupirs légers s’entendirent, puis grossirent, grossirent, devinrent plus rythmés, puis saccadés, bientôt remplacés par des halètements rugueux de marathoniens épuisés, enfin de partout fusèrent des panaches de vapeur ; la locomotive était lancée plus rien ne pouvait l’arrêter. Il y avait une odeur d’huile surchauffée. De temps en temps le chauffeur, vieux pervers, semblait rajouter du charbon dans le foyer déjà congestionné. Enfin mille trompettes se mirent à sonner ! Les océans étaient déchaînés, les volcans crachaient de la fumée, rougissant prêts à exploser. La jungle, luxuriante et mouillée, fut agitée de spasmes incontrôlés : de mémoire de sismographe on n’avait pris pareille dégelée. Les réveils se détraquaient, l’informatique était bouleversée, les pôles un instant se touchèrent déclenchant un éclair magnétique à faire remonter le TITANIC. Il y eut une formidable explosion ! Les compteurs à gaz se remirent à zéro, puis lentement les soupirs s’épuisèrent, quelques répliquent secouèrent encore le sol comme par nostalgie. Les démons déchaînés se calmèrent, les continents se remirent à dériver sagement, les chirurgiens purent à nouveau opérer, les courtisanes reprirent… de la tisane et les bonzaïs leur croissance échevelée.
Les habitants étaient plombés comme saisis d ‘éternité. Et pourtant ils n’avaient pas rêvé : à preuve tous ces murs lézardés et les vieilles qu’avaient perdu leur dentier.
A midi, la lune épuisée retourna se coucher. La vie reprit son cours.
Le conseiller quoiqu’un peu vexé, interrogea le sage pour en connaître le secret : « il suffit d’une plume… et de savoir l’utiliser » avait dit laconiquement ce dernier.
Alors AKIHIRA le conseiller se remit à espérer et le soir venu fit un détour par le jardin botanique où vivait, tranquille jusque-là un paon impérial. Il le soulagea d’une magnifique plume bleue argentée et tout excité retrouva FUJIWARA qui n’avait pas encore complètement récupéré. Et toute la nuit voilà notre conseiller de sa plume caressant, effleurant, piquant, souffletant, éventant le corps de la belle FUJI . Décevant, rien ne se passa. Les nuits suivantes il remit ça, essaya sous les pieds : il la fit rigoler ce qui en soit était déjà un exploit car l’humour n’était pas familier du conseiller. Un jour elle eut des démangeaisons au cœur de la toison : sans doute des parasites de paon. Mais de jouissance point.
Au fil des nuits, le paon impérial commençait sérieusement à se déplumer.
Un jour qu’il faisait très chaud, le Grand Mikado descendit au jardin botanique se mettre au frais sous le grand micocoulier. En chemin il croisa le paon mal en point. Il demanda au gardien pourquoi avoir mis dans un si beau jardin une vulgaire volaille de Loué. Le gardien ne put lui cacher la vérité et le Grand Mikado très irrité retourna au palais, annula le mariage de sa fille et fit du sage son héritier.
Voilà, l’histoire est terminé. Mais sans doute comme moi vous aimeriez savoir du sage quel était le secret : personne ne le sait. Mais au pied du lit de FUJI une servante a trouvé un petit morceau de papier sur lequel quelques mots à la plume avaient été tracés. Ils disaient l’amour, l’éternité, la volupté en quelques phrases bien tournées. Sans doute le sage, il avait su la faire rêver.
Ce qu’il lui fit ensuite… je vous le laisse deviner.