Quand le clafoutis sort du genre littéraire culinaire
pour devenir héros romantique...
MURIEL ET LE CLAFOUTIS AMOUREUX
APRES LE CRAYON... LA PLUME : livres audio
textes, poêmes, nouvelles, contes à lire ou écouter.
La première fois, le clafoutis qu’elle lui offrit fut l’objet d’innombrables moqueries.
Faut dire, on aurait tout dit sauf un clafoutis.
Et pourtant le geste était beau : venir avec un gâteau pour se faire un ami. Mais l’autre n’a rien compris et l’a traitée de haut, par le mépris. Il lui parla de sa mère, qu’elle ne saurait égaler. Elle en fut très amère, mais pas désespérée. Elle se jura même de recommencer !
La suite n’est pas très claire, mais on peut l’imaginer : les mois qui suivirent, elle fit des clafoutis par milliers, tous ratés, les uns cloqués ou racornis, les autres éclatés déprimés ou amaigris ou simplement cramés, voir carrément secs, enfin quoi une succession d’échecs. Pourtant son moral ne fut pas entamé, toujours à la recherche du clafoutis idéal, le clafoutis qui fera son régal, celui qui restera dans les annales sans égal; c’était en quelque sorte pour Muriel sa quête du Graal. Alors le clafoutis de sa « môman » serait relégué au rang de vulgaire pâtisserie de supermarché et tomberait dans l’oubli qu’il n’aurait jamais du quitter.
Un jour se sentant prête, elle l’invita : ce jour-là devait être jour de fête, hélas, voilà ce qui arriva.
Elle lui fit le coup de l’impro comme seuls savent faire les pros, poussant le vice jusqu’à lui faire lire la recette pour éviter qu’il ne se doute que sa vie depuis un an n’était faite que de clafoutis en déroute. Lui, toujours vaillant à protéger sa môman, d’un autre gâteau lui lut les ingrédients. Je sais le piège était grossier, et la belle n’étant pas bête ne sait pas laissée abuser. Enfin elle tenait sa vengeance, équeutait et dénoyautait à outrance, un frémissement de jouissance l’envahissait. Le spectacle était édifiant : de partout il y avait du sang. Ah ! si les cerises avaient pu à cet instant exprimer leur sentiment « d’une basse vengeance être l’instrument ».
Elle mit du beurre, trop de beurre ! Du sucre, en quantité exagérée ! Les cerises peu nombreuses se sentaient bien un peu esseulées. Par contre la pâte était légère et comme on dit dans les manuels d’art culinaire, faisait un ruban liquide et velouté. Faut dire qu’elle l’avait fouettée avec un bonheur insoupçonné, laissant paraître un rien de perversité.
Le four était chaud ; on sut après qu’il l’était beaucoup trop ! Le tout fut enfourné et c’est là dans l’obscurité que ça a mal tourné.
Je n’y étais pas mais le thermostat m’a tout raconté…
Au début, il régnait une tiédeur légèrement tropicale, le clafoutis se sentait en vacances un peu Portugal. Il se faisait bronzer, ses cerises de joie semblaient s’éclater. Et dans ce bonheur partagé, même le plat n’hésitait pas à se dilater.
Puis tout a basculé.
Dans ce local mal éclairé, le clafoutis eut du mal à respirer. Plusieurs fois il essaya d’ouvrir la porte du four : peine perdue elle était verrouillée. Et la cuisinière qui s’en était allée ! Il appela la minuterie lui demanda d’accélérer ; celle-ci avait des ordres et refusa de les transgresser. Alors le clafoutis se mit à gonfler, à se boursoufler. Il suffoquait, se desséchait, se déformait sous la douleur. Le silence était oppressant ; seul le tic-tac angoissant de la minuterie, du pauvre clafoutis accompagnait la lente agonie. Plusieurs fois il implora le thermostat : sans résultat ! Alors jugeant le combat perdu il s’en remit à Dieu.
Comme c’est émouvant un clafoutis qui prie. Il revoyait sa vie de clafoutis, la comparait à celle des radis, car communément on trouve la vie des radis roses, celle des clafoutis étant souvent teintée de gris. Il s’interrogeait : pour les radis il y avait le paradis, mais pour les clafoutis ? Il se dit qu’à choisir de mourir, il aurait préféré l’enterrement à la crémation.
Soudain, à travers la fenêtre du four, une lumière vint le tirer de son dépit, il en fut tout ragaillardi. Eh oui ! sa cuisinière préférée, elle ne l’avait donc pas oublié . Il s’en voulut d’avoir si vite douté. Celle qui lui avait donné la vie était là, il en était tout retourné. Il oublia ses brûlures d’estomac.
L’autre brute dit « ça sent l’cramé ». En d’autres temps il ne l’aurait pas trouvé sympathique, mais c’est lui qui mit fin à son enfer pyrotechnique, alors il esquissa un pâle remerciement. A son tour elle vint à la rencontre du grand brûlé. Qu’elle était belle ! Ses yeux étincelaient de désir et de convoitise, ses lèvres brillaient humidifiées par sa salive. Le clafoutis s’en aperçut et quoiqu’un peu noirci par les évènements, le clafoutis à l’idée de son désir brûlant devint tout cramoisi. Il n’était certes pas sous son meilleur jour, peu lui importait il était enfin heureux en amour !
Le thermostat et la minuterie, et même la rôtissoire se dirent : « hein hein voilà une bien belle histoire.
Depuis le clafoutis a bien vieilli, il est toujours amoureux. Comme quoi y’a pas vraiment de recette pour rendre un clafoutis heureux.